ESPAGNE - Le retour à la démocratie


ESPAGNE - Le retour à la démocratie
ESPAGNE - Le retour à la démocratie

Depuis une quinzaine d’années, l’Espagne a enregistré presque simultanément les trois «révolutions» – industrielle, socioculturelle puis démocratique – que la plupart des pays voisins ont affrontées de façon successive et sur près d’un siècle. De surcroît, il lui faut aujourd’hui se réinventer un destin national et un État accepté de tous ses habitants. C’est dire que les défis devant lesquels les Espagnols se trouvent placés dépassent le seul problème de l’aménagement d’un régime représentatif viable après trente-neuf années de dictature, et que les résultats obtenus dans ce domaine depuis la mort du général Franco n’en sont que plus remarquables, en dépit de toutes les menaces qui pèsent encore.

1. L’Espagne rattrape l’Europe

L’image n’est pas fausse, d’une Espagne qui rattrape presque d’un coup tous les «trains» qu’elle avait manqués depuis le XVIIe siècle, qui passe en peu de temps, sur le plan matériel, d’un rang qui ne dépassait guère celui de la Turquie – vers 1950 – à celui de puissance industrielle de moyenne importance, en passe d’égaler la Grande-Bretagne dans la décennie de 1980. Reste qu’il faut cerner la nature et le revers de cette croissance, et en apprécier aussi l’impact socioculturel ambigu.

La croissance économique et son revers

Le bouleversement industriel de la fin de l’ère franquiste s’est traduit par l’accès de la majorité des Espagnols à ce qu’il est convenu d’appeler la consommation de masse. À cet égard, aucun indice n’apparaît plus significatif que celui de l’évolution récente de la distribution de la population active, en particulier de la régression spectaculaire de la part des travailleurs agricoles.

Mais le fait que l’Espagne rassemble, aujourd’hui, infiniment plus d’ouvriers, d’employés et de cadres que de paysans ne doit pas masquer les difficultés de ce changement, quand bien même il est irréversible. En un sens, la rapidité et la nature du développement espagnol ont accru la vulnérabilité du pays aux aléas de la conjoncture et aux soubresauts causés par la division internationale du travail. D’un côté, l’industrialisation de l’Espagne s’est accompagnée, pendant ses années fastes, d’un recours systématique à l’émigration de l’excédent de main-d’œuvre agricole. D’un autre côté, elle s’est trop fondée sur les facilités offertes par les investissements étrangers ou les emprunts sur le marché des capitaux extérieurs, ainsi que sur l’utilisation massive de licences de fabrication. Cette stratégie permettait de faire vite et de surmonter le handicap financier et technique des entrepreneurs nationaux. Mais elle comportait, d’abord, l’inconvénient de masquer artificiellement le sous-emploi. Elle entraînait, ensuite, le gonflement d’une dette externe qui atteint 21 milliards de dollars en 1982 (auxquels s’ajoutent les 6 milliards de la dette de l’État). Enfin et surtout, elle plaçait l’industrie espagnole sous l’étroite dépendance des firmes multinationales, françaises et italiennes puis américaines.

Si le fait n’est pas négatif en lui-même, et s’il explique pour beaucoup l’essor du début des années soixante-dix, il s’intègre toutefois, pour les firmes étrangères, dans une politique inspirée de la théorie dite des avantages comparatifs. Avantages que l’Espagne se trouve en passe de perdre devant la concurrence des nouveaux acteurs industriels d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine, sans qu’elle ait pu acquérir la capacité d’innovation technologique et l’autonomie commerciale qui lui auraient permis de réorienter ses atouts à l’exportation. Sans porter de jugement sommaire et dénier toute valeur au «boom» économique de l’Espagne, il faut convenir que celui-ci a revêtu une dimension plus quantitative que qualitative, qu’il a correspondu à une croissance vigoureuse mais désordonnée plutôt qu’à un processus de développement harmonieux et suffisamment enraciné.

Tel est, en somme, l’héritage qui revient à la jeune démocratie espagnole, dont la naissance suit de peu le basculement du pays dans la crise mondiale de 1973, et dont la tâche économique primordiale consiste, dès lors, à gérer le freinage brutal de l’expansion industrielle. Le franquisme finissant avait eu le privilège d’apparaître à la fois comme l’artisan de cette expansion, et comme le bénéficiaire de l’euphorie qu’elle engendrait. La démocratie reçoit le legs néfaste du rêve brisé, au risque de se voir attribuer la responsabilité du chômage, de l’inflation et de la dépréciation de la monnaie. Le chômage augmente d’autant plus que les émigrants licenciés en France ou en Allemagne doivent revenir chez eux, particulièrement dans les provinces du Sud où renaît le sous-emploi agraire. De la sorte, le taux de chômage s’est élevé de 1,5 p. 100 de la population active en 1960 à 5,8 p. 100 en 1976, à 7 p. 100 en 1979, à 12 p. 100 en 1982 et à 20 p. 100 en 1993. De son côté, l’inflation atteint un taux annuel moyen de 30 p. 100 après 1977, contraignant le gouvernement à des dévaluations périodiques incapables de rendre sa compétitivité à l’industrie espagnole, mais pourtant grosses de renchérissements ultérieurs du coût de la vie. L’inflation a baissé jusqu’à des taux voisins de 7 p. 100 au début des années 1990, mais cela n’a pas empêché la dévalorisation de la peseta.

Des valeurs nouvelles

Même si la fuite en avant dans le développement anarchique les a épargnées à la dictature franquiste, ces difficultés constituent, il est vrai, le lot commun des nations industrielles occidentales. En outre, elles ne sont que la contrepartie inévitable d’une série de transformations positives survenues dans la société, qui dessinent au total une articulation favorable à l’avenir démocratique de l’Espagne.

La première de ces transformations concerne les grands équilibres sociaux, obérés jusque vers 1950 par une croissance démographique exceptionnelle en Europe et par le poids du problème agraire. Depuis cette période, en revanche, l’évolution démographique espagnole s’est alignée sur celle des pays voisins. Bien que la natalité demeure un peu supérieure à la moyenne européenne, elle n’engendre plus cette explosion de la population qui rendait irréalisable toute politique économique ne reposant pas sur une émigration massive. À terme, le problème du sous-emploi des jeunes devrait s’en trouver atténué. Parallèlement, la question agraire – spécialement la permanence des latifundia – a cessé depuis les dernières décennies du franquisme de représenter tout à la fois la matière et le symbole d’une spécificité espagnole se démarquant de la réalité sociale de l’Europe de l’Ouest. Si le retour des émigrants andalous recrée des poches de misère et de désespoir dans quelques provinces, cette misère et ce désespoir ont perdu leur signification nationale. S’ils exigent des remèdes politiques, ceux-ci ne remettent pas en cause le pouvoir chargé de les appliquer.

Parallèlement, ce changement structurel se reflète au niveau des valeurs propres à la société (il n’est besoin, pour s’en convaincre, que d’établir le lien entre le ralentissement démographique et les attitudes qui le sous-tendent). Cette modification apparaît d’abord sur le plan religieux. Le catholicisme a façonné l’identité espagnole pendant des siècles, et a provoqué il y a quarante-cinq ans encore cet affrontement entre cléricaux et anticléricaux qu’a été la guerre civile. Jusqu’au IIe concile du Vatican, l’Église d’Espagne a fourni l’idéologie et une grande partie de l’encadrement social d’une population conservatrice longtemps prépondérante, misant pour cela dans le même temps sur une religion populaire ritualiste ou superstitieuse, et sur une religion bourgeoise garante de l’ordre social. Or cette forme de connivence entre l’Église et l’État s’est effondrée en peu d’années, pour des raisons qui tiennent aussi bien à l’aggiornamento conciliaire du clergé qu’à la sécularisation des attitudes des fidèles. La sécularisation se traduit par une chute brutale de la pratique religieuse, mais aussi par une révision critique fondamentale de la position politique des catholiques. En dépit de quelques maladresses de la fraction réactionnaire du clergé, l’Église ne peut ni ne veut plus s’ériger en pilier de la société espagnole ni en obstacle à la démocratie.

L’anticléricalisme de combat dont l’anarchisme fournissait la démonstration la plus exaltée et la plus dangereuse pour le progrès d’une démocratie pacifiée n’existe plus et cède aujourd’hui la place à un phénomène assez inattendu, fait de modération et de prudence politiques. Prudence et modération qui sont le propre des élites de droite et de gauche (si l’on exclut quelques extrémistes) et qui expriment leur expérience commune depuis 1936, leur formation souvent homologue, leur conscience des réalités – notamment économiques – et leur plus grande ouverture sur le monde extérieur. Mais le plus remarquable tient, sans doute, à ce que ce respect réciproque soit partagé par les masses libérées des fantasmes manichéens qui avaient débouché sur les déchirements du passé. La chute impressionnante du taux d’abstention électorale tendrait à souligner que les Espagnols se sont enfin réconciliés avec eux-mêmes et avec leur système politique.

Bien entendu, le tableau de cette réconciliation indispensable au jeu démocratique ne doit pas être interprété de manière trop lénifiante. L’hypothèque des querelles autonomistes demeure, en dépit des statuts d’autogouvernement acquis par le Pays basque, la Catalogne, la Galice, l’Andalousie et la région valencienne. Car, si le déphasage économique entre certaines de ces provinces et le reste de l’Espagne s’est beaucoup réduit du fait de l’industrialisation, ce rapprochement matériel n’a en rien diminué les clivages historiques, culturels et linguistiques entre les zones périphériques et les zones centrales d’un pays toujours en mal d’unité nationale. Mais, même dans ce cas, la violence désespérée de la vieille région en déclin qu’est le Pays basque ne doit pas occulter l’essentiel, qui tient à ce que l’identité politique particulière des autres régions autonomes se consolide de façon pacifique et sans opposer d’obstacle irrémédiable à l’émergence d’un système de partis démocratiques d’envergure nationale.

2. La naissance d’une démocratie

Le point primordial est bien celui-ci, puisqu’il ne peut exister de démocratie durable sans que s’élabore le champ des forces politiques susceptibles d’asseoir sa légitimité. Le chemin parcouru dans ce domaine est d’autant plus encourageant que la nouvelle monarchie constitutionnelle surgie en 1975 revêtait, au départ, tous les traits d’une démocratie octroyée plutôt que conquise, et paraissait donc porteuse de toutes les faiblesses d’une création artificielle.

La démocratie octroyée

Lorsqu’il devient roi le 22 novembre 1975, au lendemain de la mort du général Franco, Juan Carlos assume cette responsabilité suprême en vertu du dispositif prévu de longue date par le Caudillo. Les intentions démocratiques qu’il doit celer à ce moment se heurtent à toutes les pesanteurs du régime autoritaire encore en vigueur. Pesanteurs qui relèvent d’abord de la lettre même de dispositions constitutionnelles proscrivant un retour au «régime des partis», et qui découlent plus fortement encore de la puissance de l’armée et du maintien du personnel franquiste dans tous les rouages de l’État.

Le roi ne surmonte ces obstacles initiaux que parce qu’il jouit précisément de la confiance des militaires. Le charisme monarchique lui permet de réaliser ce qui, de la part d’un président élu ou investi par une révolution, aurait provoqué un putsch antidémocratique quasi immédiat. Dans cette perspective, son premier acte décisif est de demander sa démission, le 1er juillet 1976, au Premier ministre Carlos Arias Navarro, toujours en fonction depuis le vivant de Franco. Le successeur qu’il lui choisit est Adolfo Suárez, qui présente le double avantage de provenir lui aussi de l’appareil franquiste et même phalangiste, mais d’appartenir dans le même temps à la génération du roi et de concevoir qu’un maintien du système existant serait sans issue. Suárez connaît le sérail, mais c’est pour mieux le démembrer.

La seconde étape décisive se déroule sur quatre mois, de décembre 1976 à mars 1977. Le 15 décembre, un référendum sur la loi dite de réforme politique rend caducs tous les blocages mis en place par les institutions antérieures. En mars 1977, Suárez donne son sens démocratique à cette légitimité nouvelle en légalisant le Parti communiste, non point par une sympathie particulière à son endroit, mais parce que cette mesure tranche symboliquement le nœud gordien légué par la guerre civile. Il abandonne dès lors le vaisseau néo-franquiste d’une démocratie limitée aux secteurs conservateurs, en entraînant le roi dans son sillage.

Les événements s’accélèrent ensuite, sans que la rancœur des nostalgiques du passé parvienne à détourner l’armée de son attitude de fidélité au monarque. La liberté syndicale est restaurée en avril 1977, et l’élection des députés chargés de préparer une constitution entièrement nouvelle a lieu le 15 juin. Cette constitution, aujourd’hui en vigueur, est adoptée par référendum le 6 décembre 1978. Ces deux bouleversements, syndical et constitutionnel, scellent véritablement la mutation démocratique de la monarchie vieille d’une trentaine de mois.

Si la légalisation du Parti communiste marque la volonté d’ouverture idéologique et sociale du président Suárez et du roi, celle des syndicats ne contribue pas seulement à la renaissance des deux grandes centrales que sont l’Unión general de trabajadores (U.G.T., socialiste) et les Commissions ouvrières (proches des communistes). Au-delà, elle permet aux forces syndicales de reconnaître de leur côté la réalité du processus de démocratisation. Les syndicats renvoient en quelque sorte l’ascenseur au pouvoir, en concluant le 21 octobre 1977 le pacte de la Moncloa. Pacte qui entérine un accord de modération des revendications salariales, et démontre aux milieux d’affaires que le gouvernement peut «gérer la crise» beaucoup mieux que ne le ferait un régime coupé des courants démocratiques.

De même, la Constitution de décembre 1978 n’a pas seulement le mérite de restaurer des institutions représentatives et de refaire de l’acte électoral la clé de la légitimité politique. Elle ouvre à nouveau la voie à la prise en compte des revendications autonomistes réprimées par le franquisme. Déjà reconnue par les partis nationaux et par les syndicats, la monarchie démocratique peut l’être également par les leaders catalans et basques. Elle s’ouvre de surcroît aux développements prévisibles des courants régionaux en réservant à toutes les provinces la faculté de bénéficier de statuts d’autogouvernement adaptés à leur degré de particularisme, dans le cadre d’une structure intermédiaire entre la régionalisation à l’italienne et le fédéralisme. Même si les intentions des gouvernants se révèlent ambiguës à l’expérience, et si les outrances séparatistes et révolutionnaires des terroristes grippent partiellement le processus au Pays basque, le dialogue rompu depuis plus de quarante ans est repris, sans que le mauvais rôle doive être attribué au premier chef à... l’impérialisme madrilène.

La formation d’un système de partis

Toutefois, cette stratégie au sommet n’a de validité que si elle débouche sur la formation d’un système de partis et d’un complexe d’attitudes politiques capables de doter la démocratie d’une dynamique cohérente. Quatre questions se posent à cet égard après 1975, qui consistent d’une part à libérer l’Espagne de la tutelle des franquistes comme des antifranquistes, d’autre part à ménager un espace suffisant aux partis nationaux par rapport aux partis régionaux et à vaincre la propension traditionnelle des Espagnols à l’abstentionnisme électoral.

Au vrai, ces questions sont abstraites dans leur formulation, et le dessein d’Adolfo Suárez semble être surtout de favoriser l’émergence d’un grand parti centriste baptisé Unión del centro democrático (U.C.D.). Ce parti est animé largement, à l’origine, par des transfuges du franquisme reconvertis comme le Premier ministre à la démocratie, ambitionnant le rôle dominant des gaullistes français après 1958 tout en se situant verbalement moins à droite, et misant sur les attentes craintives que ses leaders attribuent aux Espagnols pour imposer son hégémonie. Ce qui suppose, subsidiairement, que les antifranquistes de souche démocrate-chrétienne en qui les observateurs étrangers placent alors de grands espoirs soient mis sur la touche, et que les communistes antifranquistes conservent de leur côté une force électorale suffisante pour empêcher les socialistes de conquérir une majorité de gauche.

Malgré ses victoires initiales aux élections législatives du 15 juin 1977 et du 1er mars 1979, le plan de l’U.C.D. et de son leader va, en réalité, s’effondrer à partir de 1981 devant le libre arbitre électoral des Espagnols, décidés à se débarrasser à la fois des séquelles du franquisme et de l’antifranquisme. Libre arbitre qui se traduit spectaculairement, lors du scrutin législatif du 28 octobre 1982: d’abord par l’effondrement d’une U.C.D. déjà abandonnée par son chef remplacé depuis le 12 février 1981 par le Premier ministre Leopoldo Calvo Sotelo; ensuite par l’effacement du Parti communiste et l’écrasante victoire du Partido socialista obrero español (P.S.O.E. [cf. tableau]).

3. La consolidation démocratique

Les données électorales de 1982 ne soulignent pas seulement l’écrasement de l’U.C.D., le triomphe socialiste et la bipolarisation de la vie politique espagnole (l’opposition étant menée désormais par le parti de droite qu’est l’Alianza popular, plutôt que par l’U.C.D. qui va bientôt perdre jusqu’à son nom). Elles traduisent aussi l’imposition rapide du principe de l’alternance démocratique en Espagne, et marquent un recul très important de l’abstentionnisme, qui affectait en général un tiers de l’électorat hors l’épisode exceptionnel des premières élections libres du 15 juin 1977. En outre, ces données ramènent l’hypothèse autonomiste à sa juste proportion. Dans l’ensemble du pays, les partis autonomistes ou séparatistes – l’exception – recueillent en 1982 moins de 8 p. 100 des voix, alors qu’ils pourraient toucher le quart de l’électorat. En Catalogne même, ils ne mobilisent qu’entre le tiers et la moitié des électeurs selon les provinces et une légère majorité de ceux-ci au Pays basque. Sur un plan de stricte démocratie, la monarchie actuelle est en passe d’édifier le système de partis et le consensus national que la République des années 1931-1936 s’était révélée incapable de consolider dans l’ensemble du pays.

Les zones d’ombre: l’armée, le terrorisme, l’Europe

Cela suffit-il? Huit généraux ont été assassinés entre 1978 et 1982, et certains militaires espagnols conservent l’habitude des complots antidémocratiques, même s’ils n’ont débouché jusqu’à présent que sur l’aventure putschiste menée par le commandant Tejero le 23 février 1981. Cependant, l’environnement international de l’Espagne n’est plus celui – propice aux dictatures fascistes – des années trente. Il n’est pas davantage celui de l’Amérique latine, où les contextes sociaux internes expliquent pour beaucoup les interventions des militaires. Comme celles des pays européens voisins, l’armée espagnole est fondée sur la conscription; ses chefs hésiteraient à tout le moins à se couper de la nation et à courir le risque de la désobéissance. De leur côté, les responsables politiques témoignent d’une sagesse qui ne prend pas seulement en compte l’hypothèse d’un coup de force, mais qui tranche singulièrement sur l’imprudence de leurs prédécesseurs républicains ou des dirigeants chiliens à l’époque du président Allende.

En définitive, le danger de déstabilisation représenté par le terrorisme basque reste depuis 1976 plus redoutable pour la démocratie espagnole, d’abord parce qu’il justifie d’une certaine manière la menace militaire, ensuite parce qu’il entraîne un risque de perversion des garanties juridiques reconnues par la Constitution, enfin parce qu’il ne semble avoir d’autre issue qu’un dépérissement très lent. Les ressources normales d’une démocratie auront peine à résoudre le problème basque tel qu’il est entretenu par les mouvements terroristes. Dépourvus d’une légitimité populaire suffisante, ceux-ci ne trouvent leur survie que dans la poursuite même de la violence et dans les solidarités abusives qu’elle engendre. À vrai dire, l’indépendance totale de la région basque n’apporterait pas de remède, car l’action terroriste s’orienterait alors contre le gouvernement légal du Pays basque, de la même façon qu’elle a transféré sa cible de la dictature franquiste au régime actuel. La démocratie espagnole doit apprendre à vivre avec la violence basque, peut-être pour plusieurs décennies.

Reste qu’elle peut se trouver aidée, dans cette perspective sinistre, par la ressource politique offerte par l’entrée dans la Communauté économique européenne (C.E.E.), sollicitée depuis 1962 et renégociée avec fort peu de succès après 1977. L’avantage économique de cette intégration paraît douteux à divers points de vue. Mais l’avantage politique est certain dans la mesure où les Espagnols l’interprètent comme la sanction de leur admission de plain-pied dans la famille occidentale, autrement que sous la forme d’accords de défense qu’ils perçoivent comme une simple mise à profit de leur position stratégique, par les États-Unis d’abord, par l’O.T.A.N. ensuite. La dictature franquiste fournissait le prétexte commode de l’exclusion méprisante de l’Espagne par ses voisins. Le mépris s’est trouvé à court d’arguments avec l’émergence de la nouvelle démocratie espagnole.

Le problème de l’intégration de l’Espagne dans l’Europe est resté pourtant, pendant plusieurs années, le serpent de mer des conseils européens et l’aliment d’une acrimonie spécifique entre les gouvernements de Madrid et de Paris. Les Français se voyaient accuser de tous les maux par leurs homologues espagnols. Finalement, le principe de l’intégration de l’Espagne dans le Marché commun n’a été vraiment accepté qu’à l’été de 1985 et n’a pris effet que le 1er janvier 1987.

Dans l’intervalle, une hypothèque a dû être levée en fait, qui concernait l’adhésion de l’Espagne à l’Alliance atlantique. En 1981, à un moment où l’U.C.D. s’effondrait déjà, le ralliement au Pacte atlantique était apparu au gouvernement de Leopoldo Calvo Sotelo comme une façon d’affirmer l’appartenance de son pays à l’espace des démocraties occidentales et de compenser les rebuffades de ses voisins de l’Europe communautaire. Il lui était apparu, également, comme une manière de forcer la main de ces derniers et de résoudre aussi le problème délicat de la prorogation du vieil accord de 1953 sur les bases américaines. C’est dans ce contexte que le projet d’adhésion présenté aux députés en septembre 1981 est approuvé le 31 octobre, contre les votes hostiles des communistes et aussi des socialistes. Or, après cette date, le Parti socialiste continue de faire du retrait de l’Espagne de l’O.T.A.N. le grand cheval de bataille de son programme électoral. Dans cette perspective, le leader socialiste Felipe Gonzalez promet aux Espagnols un référendum sur leur maintien ou leur sortie du Pacte atlantique.

Le gouvernement socialiste

Ce point constitue en somme le seul élément radical du programme du P.S.O.E. Pour le reste, les socialistes font face à la crise économique qui s’aggrave – jusqu’à pousser le taux de chômage à plus de 20 p. 100 de la population active – de la façon la moins démagogique qui soit. Investi le 1er décembre 1982, le gouvernement de Felipe Gonzalez ne redoute pas l’impopularité de sa politique de rigueur budgétaire, d’assainissement drastique du secteur industriel public et de fermeture d’usines non rentables sous couvert de l’euphémisme de la reconversion industrielle. Ce mépris de la facilité entraîne des dissensions graves au sein du Parti socialiste. Il se traduit en plus par un retournement de l’opinion. Par rapport aux élections législatives de 1982, les socialistes perdent 2 500 000 voix aux municipales du 8 mai 1983, leur chute se confirmant lors des élections régionales de février et mai 1984 au Pays basque et en Catalogne.

Pour renverser la tendance sans modifier sa politique économique, Felipe Gonzalez doit se résoudre à relancer en 1985 son projet de référendum sur l’appartenance au Pacte atlantique. Son parti se divise sur la question, tandis que les communistes prônent le retrait et que la droite donne une consigne d’abstention dans cette affaire qu’elle juge «politicienne». Mais le Premier ministre entend précisément faire de la consultation un plébiscite personnel. La plupart des observateurs considèrent son pari comme perdu d’avance. En fait, et quasiment contre toute attente, les Espagnols vont émettre en majorité un vote positif lors du référendum de janvier 1986. L’Espagne demeure dans l’O.T.A.N. Surtout, le leader socialiste voit grandir encore son image personnelle que certains croyaient fortement détériorée.

La deuxième victoire socialiste

Ce triomphe difficile s’inscrit cependant dans un contexte où la politique économique du gouvernement socialiste n’est pas seule à faire l’objet de critiques, sur sa gauche. À droite, l’électorat catholique et l’Église n’apprécient pas certaines de ses réformes juridiques. Dès le 6 octobre 1983, Felipe Gonzalez fait approuver par le Congrès une loi sur l’avortement que l’épiscopat prend comme une agression. Surtout, il remet en cause le statut avantageux de l’enseignement privé – catholique pour l’essentiel – en élaborant un projet de loi qui soumet le financement public des écoles confessionnelles à des normes beaucoup plus restrictives que par le passé. Adoptée le 16 mars 1984, cette loi doit faire l’objet de négociations avec les évêques en ce qui concerne son application pratique. Toutefois, celles-ci tardent à s’ébaucher et, le 18 novembre, une manifestation nationale de grande ampleur souligne l’hostilité des catholiques au gouvernement. La relance du référendum sur l’O.T.A.N. survient dans ce contexte et son succès sauve véritablement Gonzalez au début de 1986.

Porté par cette victoire, le Premier ministre décide alors de procéder à des élections anticipées en dissolvant les Cortes le 21 avril 1986. Les résultats du scrutin tenu le 22 juin lui donnent à nouveau raison, même si le niveau de l’abstention atteint 29 p. 100 de l’électorat contre 20 p. 100 seulement en octobre 1982. Mais, avec 44 p. 100 des suffrages exprimés, le P.S.O.E. l’emporte à peine moins qu’en 1982 (48 p. 100 des suffrages) et dispose toujours de la majorité absolue des sièges. Face à lui, la droite concentre certes 26 p. 100 des bulletins, mais le centre animé par Adolfo Suárez n’effectue pas la percée qu’il escomptait. De son côté, le Parti communiste fractionné entre de multiples sectes disparaît presque de l’échiquier politique.

Dès lors, le Parti socialiste se trouve confirmé comme force politique hégémonique de la nouvelle Espagne démocratique. Là se situe sans doute son handicap, lié à l’absence d’opposition susceptible de contester sérieusement son pouvoir. Cependant, le phénomène n’est pas antidémocratique en lui-même, si l’on considère par exemple la longue domination de la Démocratie chrétienne en Italie.

L’usure d’un pouvoir

Le 1er janvier 1986, l’entrée de l’Espagne dans la C.E.E. avait d’ailleurs renforcé l’image de Felipe Gonzalez. Toutefois, la position des socialistes se détériore de plus en plus à partir de l’année suivante. Ils perdent les grandes villes aux élections municipales du 10 juin 1987, cependant que le syndicat U.G.T., en dépit de son orientation socialiste, rompt en pratique avec le P.S.O.E. au mois d’octobre, puis décrète, en décembre 1988, une grève générale de protestation contre la politique économique du gouvernement. De façon plus générale, la recrudescence des attentats criminels des terroristes basques de l’E.T.A. n’arrange pas les choses, tandis que la révélation d’une série de scandales financiers de grande envergure achève de souligner la corruption extrême du pouvoir socialiste.

Cette corruption atteint un tel niveau que le roi la dénonce en juin 1991. Surtout, elle provoque dans l’intervalle la montée de la droite représentée par le Partido popular. Certes, ce parti obtient à peu près les mêmes résultats qu’en 1986 aux élections législatives du 29 octobre 1989. Mais il n’en apparaît pas moins, à partir de ce moment, comme le porteur d’une alternative réelle à la majorité socialiste, d’autant que les ex-communistes de l’Izquierda unida progressent de leur côté de 5,9 à 9,1 p. 100 des suffrages. L’électorat de gauche commence à tourner le dos aux socialistes, face à une droite de plus en plus sûre d’elle-même. À l’été de 1992, l’Exposition universelle de Séville et les jeux Olympiques de Barcelone n’ont pas ralenti cette évolution, marquée de surcroît par la dévaluation de la peseta espagnole opérée le 15 septembre. Le désenchantement a frappé les Espagnols, et tel est le contexte des élections qui ont lieu le 6 juin 1993. Le sursaut des syndicats a sauvé les socialistes, mais l’alternance ne s’est toujours pas dessinée.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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